VELO MULET
Novembre 2004, après quelques sorties avec un vieux VTT Décat, je suis atteint par un virus incurable : une vélocite aigue. Un seul traitement envisageable, acheter mon premier vélo de route.
Mon choix se porte sur ce qui fera ricaner un certain nombre d’entre vous. Spego 120 de chez go sport (10,9 Kg, campagnolo Xenon), je ne sais pas si je suis complètement atteint ou si j’ai une chance de m’en sortir et je ne veux pas dépenser des fortunes. Je sais que pour certains d’entre vous il ne mérite même pas le qualificatif de mulet. De toute façon pour moi c’est un fringant destrier, il est très beau, il ne me reste qu’à amadouer ce fier coursier avant de gagner le Tour de France.
Pour ma première sortie je décide d’accomplir une performance : participer au Téléthon. La performance va tourner court. Ma monture qui a compris que j’étais un débutant décide de me montrer que c’est le vélo qui commande et non pas le cycliste. Le fier étalon décide de se coucher dans un virage humide et glissant à moins de 100 mètres de chez moi. Pour m’imposer sa Loi la sale bête va jusqu’à me mordre : les dents du grand plateau dans le mollet, 10 points de suture, ma performance aura duré moins d’une minute.
Je ne me décourage pas et décide d’amadouer le bestiau. Je l’entends pourtant qui ricane quand je mets pied à terre dans une montée casse-patte, qu’il serait prêt à s’élancer quand l’un d’entre vous me laisse sur place. Mais je montre à ma monture que je suis le maître, c’est moi qui impose le rythme.
Les années passent. Le jeune poulain est devenu un percheron qui m’a accepté comme cavalier et nous continuons ce que je considère comme des belles sorties, il m’arrive de rentrer en disant « j’ai bien roulé aujourd’hui ». Ne vous moquez pas je ne vous donnerai pas mes performances.
Lors de la révision de printemps cette année, mon regard s’attarde sur le troupeau de pur sangs qui attendent leurs maîtres chez le vélociste. Le ver est dans le fruit.
La vieille carne le sent et pour me montrer qu’il est toujours le patron il n’hésite pas à frotter une bordure de trottoir cet été pour me faire tomber. Luxation de l’épaule, écorchures diverses et 2 mois d’interruption de nos aventures.
Quand je reprends il s’est amadoué, il n’est plus rétif, piaffe d’impatience. Il donne le meilleur de ce qu’il peut et je me prends à rêver que je suis un vrai cycliste. A moi le Ventoux, l’Ardéchoise et autres fantasmes.
Je suis un ingrat, après avoir pris vos conseils, je craque pour un Orbéa Onix. C’est mon cadeau de Noël, il ne faut pas le dire, il est caché bien au chaud dans la chambre d’amis et n’en sortira que dans 20 jours. Le vieux bourrin, lui, dort au froid dans le garage. Je sais qu’il se sent blessé, il ne finira pas à l’abattoir mais pour quelques euros sur e-bay. Triste fin pour un étalon.
Ça ne pouvait pas finir comme cela. Même les vélos ont une belle histoire.
Ce matin le thermomètre indiquait – 2°C mais le temps était beau. Nous sommes partis tous les deux, il était heureux même s’il devinait que c’était probablement sa dernière sortie. Après quelques kilomètres d’approche nous nous somme mis en embuscade et nous avons attendu.
Lorsqu’il a vu arriver la voiture ouvreuse avec ses grandes banderoles Téléthon, il a compris, cette fois on allait le faire. Nous avons laissé passer les capitaines de route, fiers comme des hussards de la Garde sur leurs splendides montures et nous nous sommes mêlés aux 500 vélos du peloton. Il n’était pas ridicule parmi les Lapierre, Trek, Look et autres Cannondale. Il a caracolé comme quand il était un jeune poulain et s’est même payé le luxe de finir dans le groupe de tête, aprés 80 bornes.
Et puis nous sommes rentrés, la dernière montée de plusieurs kilomètres a été dure, comme chaque fois, mais j’ai mis un point d’honneur à ne pas mettre pied à terre, il ne le méritait pas. Nous avons passé toutes les difficultés, je suis sur qu’il était heureux.
Il est retourné dans le garage et je sais qu’il se moque de l’intrus qui dort dans la chambre d’amis. Lui, il restera toujours, mon premier vélo.
Adieu mulet
