histoire d un dopé

Publié le par velocite13

CANARI-008.jpg de ouet france 

Suspendu pour ces aveux de dopage lors de saisons 2009-2010, Fabien Taillefer est redevenu coureur. L’USSA Pavilly-Barentin a accepté de le reprendre. À 23 ans le Caennais veut tourner la page du dopage, il a tout avoué aux gendarmes de l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (Oclaesp) avec lequel il a collaboré. Ses deux ans de suspension ont été ramenés à quinze mois. Le prometteur junior, n°1 français en 2007, grand espoir par la suite, veut croire dans la deuxième chance qui lui est offerte. Le Caennais a gagné en maturité et espère maintenant reprendre sa place dans le peloton amateurs comme un coureur digne.

 

La garde à vue en 2011 : un mal pour un bien ?

« Quand Romain Chan Tsin et Stéphane Belot ont été arrêtés, à l’automne 2010, j’avais déjà arrêté mes bêtises. Mon père était aussi dans l’histoire. Je me suis dit, s’ils ne m’ont pas attrapé, j’ai peut-être une chance. J’ai fait tout l’hiver sainement, ça faisait deux ans que j’étais perdu, où je me disais, je ne peux plus être le meilleur sans bricoler un peu. Quand je suis arrivé à la première course, en 2011, aux Plages vendéennes, j’étais le meilleur, même devant Samuel Plouhinec, sans avoir rien pris. J’avais prévenu mes directeurs sportifs, mes amis : si on vient me chercher, je dirais tout. J’ai été sur écoute pendant un an, mais je n’ai pas été arrêté quand je me dopais, mais après. »

 

Sa collaboration avec les enquêteurs

« J’ai joué franc-jeu avec les enquêteurs, j’ai tout dit, je savais que j’étais sur écoute depuis un petit moment. J’habitais à Vannes à l’époque, ils sont venus et j’ai tout déballé. C’est parce que j’ai collaboré avec la justice que ma suspension de deux ans a été ramenée 15 mois. Je suis suspendu pour manquement à l’honneur et à la probité, et en raison de mes aveux qui ont dégradé l’image de la FFC. J’ai été convoqué pour des confrontations chez le juge. »

 

La trajectoire d’une dérive

« Quand j’étais junior et espoir 1, j’étais celui dont on parlait le plus, j’avais d’excellents résultats sans dopage. Quand je suis arrivé chez les pros, en 2009, je n’avais pas encore 20 ans, je me suis fait opérer deux fois. On était douze dans l’équipe, dix se dopaient. Aux corticoïdes. Le staff le savait, mais ce n’est pas pour cela que nous avons arrêté. Moi, ça a commencé comme ça, en injections de corticoïdes. On se présentait avec une ordonnance et ça passait.

Après je suis parti chez Véranda Rideau, il y avait un manque de résultats dans l’équipe, Plouhinec était absent et j’ai commencé à prendre de l’EPO. J’ai gagné mes deux étapes du Tour de la Manche 2010 avec ça. J’étais le plus fort, j’aurais pu gagner les six étapes. Mais je ne savais plus courir, je n’avais plus de repères, je ne souffrais plus.

Si tu prends de l’EPO sans t’entraîner, en amateurs, tu voltiges, mais tu ne sais pas forcément faire les bons choix. J’ai pris l’EPO Cera, la Cera, cette version d’EPO, n’était pas détectée. »

 

Des mauvaises rencontres, un passage à l’acte

« Avec l’aide de certaines personnes, j’en suis arrivé à me doper. J’ai négligé les choses les plus importantes pour un coureur, à savoir l’entraînement, la nutrition et le sommeil. J’ai remplacé tout cela par le dopage. Quand tu es chambre avec des mecs qui en prennent et qui te conseillent, tu peux tomber dans le panneau, c’est ce qui s’est passé à Roubaix. Je n’y connaissais rien. La preuve, aux championnats de France professionnels en 2009, j’avais pris des corticos le vendredi soir, on a eu une prise de sang le samedi matin. Je devais participer au championnat d’Europe espoir en Belgique la semaine suivante, mais le sélectionneur m’a dit que je ne pouvais pas courir car mon taux de cortisol était effondré. »

 

Des corticoïdes pour maigrir

« Tout a commencé là. J’ai pris une claque, je n’étais pas bien, je me trouvais gros et j’aurais fait n’importe quoi pour faire comme les autres. Je manquais de confiance. Je me suis mis à fréquenter des copains qui me proposaient des produits. Je voulais maigrir.

Dès qu’il faisait chaud, j’étais mal, je souffrais de maux de tête. Et toujours aujourd’hui. Ces produits sont une belle cochonnerie. Quand on prend ça, on n’a pas envie de faire des 200 bornes tous les jours à l’entraînement. On devient fainéant. On se dit, je suis plus fort, je n’ai pas besoin de m’entraîner.»

 

Les relations avec son père, Fabrice

« Je m’entends bien avec mon père. On n’a pas le même état d’esprit. La première fois que je me suis dopé, je ne l’ai pas dit à mon père. Tout le monde pense qu’il y a un trafic organisé, mais lui ne m’a jamais rien donné, ni vendu. Je suis son fils et il ne voulait pas me dire ce qu’il faisait. Je l’ai appris tout ça. Mais lui a toujours voulu m’en préserver. Il me mentait pour me couvrir. À son époque, beaucoup de produits étaient indétectables et ils le faisaient tous : les amphétamines, les corticoïdes. Mes parents sont divorcés depuis longtemps, moi je vivais avec ma mère, mon père je ne le voyais pas beaucoup. Ce n’est pas lui qui m’a poussé à faire du vélo. Je lui demandais de ne pas venir me voir, car j’avais l’impression qu’il me portait malheur… Maintenant, on ne pas parle pas beaucoup de vélo. Il veut que je reprenne, pour que je montre à tout le monde qu’on peut y arriver sans dopage, et, entre guillemets, laver notre nom de famille, même si je sais que ça ne partira jamais… »

 

Montré du doigt dès le début

« Avant même de me doper, on me traitait de dopé. En cadets, quand j’ai commencé, je mettais cinq minutes au deuxième, je battais Anthony Delaplace et Arnaud Courteille, qui sont chez les pros, et on disait que je me dopais. Mon nom a une réputation. Et sans vouloir me vanter, j’étais plus fort que la moyenne, et les parents ne comprenaient pas pourquoi un gamin pouvait être aussi fort.

Tout le monde me regardait, j’adorais ça, et ça m’a perdu. En juniors, je m’entraînais dur et je gagnais. J’étais loin du dopage, j’ai gagné Paris-Roubaix, la Classique des Alpes, j’étais bon sur tous les terrains. Sans dopage, on peut avoir des résultats. La preuve, c’est Anthony Delaplace. Anthony a fait le Tour de France et une semaine après il gagne la Polynormande, à la flotte. Je me suis égaré pendant deux ans, mais si je m’entraîne, je vais revenir. L’EPO, tu en prends, t’es fort un mois et après t’avances plus. »

 

L’avenir à reconstruire

« Mon image aujourd’hui, c’est 50-50. Je vois des directeurs sportifs chez les pros qui me disent : si tu montres tes prises de sang, qu’elles sont propres et que tu gagnes quinze courses en amateurs on te prend. J’en vois d’autres qui ne me disent plus bonjour. J’espère prouver ma bonne foi. Certains ne veulent pas écouter mon discours. Je ne suis pas Riccardo Ricco. Jackie Tiphaigne, dirigeant à l’USSAPB, à accepter de m’écouter. Je lui ai dit que je voulais me relancer et surtout aider. Je veux parler, témoigner mon expérience, dans les clubs, au comité de Normandie, partout s’il le faut, devant tout le monde.»

 

Ravages du dopage

« J’ai été suspendu du 1er avril 2011 au 30 juin 2012. J’ai repris une licence à Sainte-Austreberthe, à l’USSAPB, je l’ai payée. Et j’ai envie de conseiller les jeunes, notamment Alexis Gougeard qui est un grand talent. Je veux dire aux jeunes les nuits que j’ai passées, des trucs de psychopathe, où tu crois que tu es suivi. Les corticoïdes te rendent insomniaques. Ça rend fou, ça bloque les glandes surrénales.

Quand j’étais jeune, je m’entraînais sans réfléchir, avec la dope, j’ai perdu l’instinct de coureur, mon sens de la course. Aujourd’hui, le sentiment qui l’emporte c’est celui du gâchis… »

 

Un nouveau départ

« Quand j’ai repris à Manche-Océan, et sur le Tour de Dordogne cet été, je voulais m’expliquer. Car j’ai reçu plein de messages, des insultes sur facebook. D’accord, je me suis dopé, mais je n’ai tué personne. Je n’aurais pas dû recourir aussi vite, d’ailleurs j’ai vite compris que cette histoire m’avait vidé. J’aurais dû souffler et reprendre mon temps. Là, je m’entraînais quinze jours, je recevais un courrier et ça me minait le moral.

Je ne gagne plus ma vie désormais, j’ai épuisé toutes mes économies. Je ne peux courir et travailler en même temps, donc j’ai préféré travailler comme sur la foire de Caen. Je vais avoir un contrat aidé. Je vais toucher 820 € nets, le club me remboursera mes frais. »

 

La maturité au bout du chemin

« J’ai mûri. La garde à vue, ça m’a stressé. Je me suis dit comment je vais annoncer ça à ma mère. Ma grand-mère, elle a toutes les coupes à la maison, c’est elle qui est la plus fière de moi. Je veux courir pour mes proches. Je veux monter que j’ai grandi. Ma copine Barbara est enceinte. Notre bébé va naître en avril, je veux être fier de gagner pour lui, pour ma famille.

Je pense au championnat de France, en juin prochain, ce sera sur les ribines en Bretagne. Je veux croire que je peux gagner mais je sais aussi qu’il y aura des coureurs dopés au départ, ça m’énerve et ça me donne envie de les battre en m’entraînant plus fort. Je ne veux pas citer les noms dans le journal, mais ça m’écœure de voir certaines choses, encore aujourd’hui. Je ne crois pas dans certains grands coureurs aujourd’hui, qui ont changé de morphologie. L’hormone de croissance est toujours indétectable et certains doivent en abuser quand on voit qu’ils ont pris des cuisses, perdu leurs mollets. Je vois des regards aussi aux arrivées… Certains sont doués pour mentir et continuer de berner tout le monde. C’est important que tous ceux qui continuent à se charger tombent. Ce qu’ils font c’est grossier, on les adule pourtant. »

 

Retour à l’entraînement

« Après un an et demi sans vélo, il y a du travail. Je dois m’entraîner dur tout l’hiver et ne plus penser aux autres. Je veux me concentrer sur moi. Je ferai ma rentrée sur les Plages vendéennes, j’espère faire le Tour de Normandie avec Sainte-Austreberthe, on aura une belle équipe avec Alexis Gougeard, les frères Olejnik, mon petit frère. Je suis motivé à l’idée d’aller faire des classes 2, des belles courses. Ma semaine type, c’est une course le dimanche, et des entraînements durs, longs lundi, mardi et mercredi, jeudi repos, vendredi et samedi 2 petites heures. Ça va bien se passer.

Je suis revenu depuis un an dans le Calvados, j’ai habité 17 ans à Hérouville, je suis revenu vivre avec ma copine et ma mère qui déménagé, on est à la campagne. Je m’entraîne seul, en Suisse Normande. À partir du 1er novembre, je vais enchaîner les grosses sorties. Là, je suis au plus bas de niveau, j’ai besoin de beaucoup d’heures d’entraînement. J’aimerais gagner sur les Plages vendéennes. »

 

En attendant le procès, pour en finir

« Quand j’ai été placé en garde à vue, je leur ai dit : vous libérez mon petit frère et ma copine et moi je vais tout vous dire, vous n’aurez aucune question à me poser. Je ne voulais pas attendre d’avoir ce qu’ils savaient déjà, j’ai dit ma vérité. Les gendarmes ont fait leur métier. Tant mieux. Si je n’avais pas été arrêté, j’aurais peut-être continué mes conneries. Aujourd’hui, tout ça c’est derrière moi. Ils m’appellent toutes les semaines, je n’ai plus rien à dire, j’ai tout dit. Ils ont plein d’infos, mais ils arrêtent personne. Arrêter le dopage, ce n’est pas des salades, le dire à la justice c’est une étape et en parler à la presse c’est obligatoire. Moi je n’ai jamais rien vendu à personne, ça, ça m’a déplu. Il n’y avait rien d’organisé. Sur les 25 personnes sous contrôle judiciaire, j’en connais 6. Je n’ai rien trafiqué. Moi je ne suis plus sous contrôle judiciaire. Je n’ai plus de confrontation, je n’ai été que consommateur. Je suis pressé qu’on passe en jugement. J’espère que tout sera vite réglé, que la saison prochaine je pourrai uniquement penser au vélo. J’ai déjà eu 2 000 € d’amende et une suspension de 15 mois. C’est bizarre à dire, mais je me considère comme une propre victime de moi-même. J’ai causé de mal à personne, je n’ai rien vendu à personne. Aujourd’hui, je me sens mieux d’avoir tout avoué. Je dors mieux. Je ne dois rien à personne. Je veux redevenir coureur en ne faisant que ça à 100 %. »

 

Vincent COTÉ.

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Publié dans CYCLISME

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